M. Jacques Thobie dites-nous : Pourquoi vouloir intégrer la Turquie à l'Europe ?

Sur le plan politique, l'intégration de la Turquie mettra fin à sa crise d'identité : la Turquie sera bien définitivement dans l'Europe ce qui était un des l'objectifs d'Atatürk, la modernisation étant enfin atteinte sur ce point. Le multipartisme, la vie politique démocratique, le système républicain, la laïcité une fois sécurisés, aucune chance ne sera laissée aux islamistes d'organiser un état religieux et aux militaires un coup d'état. L'armée turque pourra élargir, encore plus son role au sein de l'OTAN et dans la formation de la future armée européenne et cela donc permettra à la Turquie de renforcer son influence régionale.

Les adversaires turcs ( et oui il y en a ) de l'intégration, très minoritaires, avancent des arguments différenciés. Certains estiment que quoiqu'elle fasse, la Turquie ne sera jamais acceptée dans l'UE. " l'Europe cherche à nous diviser " disent certains en pensant au problème kurde ou encore au kémalisme, le père fondateur qui décidément est mis à toutes les sauces ou encore " la Turquie perdra son identité " , alors que les exemples espagnol et irlandais montrent le contraire car l'intégration n'a pas exacerbé les tendances séparatistes et que le cadre de l'UE est un atout pour les cultures nationales et régionales.

Et en Europe ? Disons-le sans état d'âme, personne ne verrait d'inconvénients à ce que la Turquie reste en dehors de l'UE ! Mais le problème posé ne peut-être éludé : membre de l'OCDE depuis 1948, bénéficiaire du plan Marshall en 1949, membre du Conseil de l'Europe depuis sa fondation en 1949, membre de l'OTAN depuis 1952, la Turquie a signé son premier accord d'association avec Bruxelles en 1963 et en 2002 son entrée dans l'Union Douanière Européenne. Tout cela ne peut pas être balayé d'un revers de main ! Il faut d'ailleurs distinguer parmi les adversaires de la Turquie, ceux qui ont des arguments-alibis et ceux qui ont arguments sérieux. Pour les premiers, le veto grec a disparu ; reste la géographie : la frontière orientale de la Turquie se situe sur le méridien qui file vers le Nord 500 Kms à l'Ouest de l'Oural. Dernier alibi, l'Europe chrétienne, dont les chantres ont semble-t-il perdu la partie constitutionnelle. Or cet alibi peut se révéler électoralement intéressant, l'Islam est en France la deuxième religion.

Voyons les arguments sérieux. La situation économique est à double tranchant : à ceux qui font miroiter pour l'Europe l'arrivée de 70 millions de nouveaux consommateurs, les économistes nous apprennent que le PIB turc est le tiers de celui du Portugal et le quart de celui de la Grèce. Qui paiera ? Le système politique ne peut-être déclaré pleinement démocratique tant que le Conseil National de la sécurité, où les militaires sont cooptés, jouera un rôle de gouvernement-bis. Quant aux droits de l'homme et aux critères de Copenhague, tout le monde reconnaît que d'appréciables efforts ont été faits dans ce sens par Ankara, mais aussi que beaucoup reste à faire surtout dans la recherche d'une solution du problème kurde. Enfin, un aménagement sur la clause de la libre circulation des personnes et l'émergence d'un accord sur Chypre seraient une bonne entrée en matière, sur le chemin des ultimes négociations.

Alors se pose la question : Qu'apporterait l'entrée de la Turquie dans l'UE à l'Europe ? la réponse est visible sur la carte. L'intégration de la Turquie, c'est une UE limitrophe des pays du Caucase, de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie. Excusez du peu ! Non point que l'Europe est à redouter le Grand Moyen Orient, à la sauce américaine, qui d'ailleurs s'est dégonflé comme une baudruche ( mais attention à Bush 2). Bruxelles pourrait développer son partenariat euro-méditerranéen, notamment avec l'activité française avec le Maghreb et sans doute apporter ou soutenir des solutions pacifiques, par des collaborations constructives avec d'autres pays, notamment les USA et la Russie, pour une véritable prospérité des Etats du Moyen Orient, y compris la Palestine. Mais comment imaginer tout cela avec une Europe sans armée et diplomatie. Si les pays candidats doivent changer, l'UE doit aussi évoluer sans trop de délai. Dans cette optique, on peut se demander si le chaleureux souhait du président G W Bush, à Ankara, pour la rentrée prochaine de la Turquie dans l'UE, ne cache pas quelques pensées machiavéliques : lancer un obstacle de plus à l'émergence d'une UE maîtresse d'elle-même et véritable puissance.

 

Entretien avec Jacques Thobie

Extrait de la revue mensuelle France-Pays Arabes septembre 2004

J. Thobie est Professeur émérite de Paris VIII,

ancien directeur de groupe de recherche du CNRS sur l'industrialisation du Moyen Orient,

ancien directeur de l'Institut Français des Etudes Anataoliennes à Istanbul

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