Atatürk, le 10 novembre 9h05..

Tout a commencé un 10 novembre à 9h 05.

J'ai pris conscience ce jour et à cette heure précise de la force du peuple turc. Ce jour là est en effet la date anniversaire de la mort d'Ataturk (1881-1938) alias Mustapha Kemal, et à cette heure là, la vie s'arrête, tous les ans, complètement pendant une minute dans le pays entier. Imaginez, sur 750 000 Km² , 70 millions de gens immobiles, muets pour rendre hommage à leur sauveur et ceci depuis plus de soixante années. Les voitures s'immobilisent, les écoliers se lèvent dans leurs classes, la vie se fige soixante secondes, chaque turc respecte cette minute sous peine de sacrilège. Même les mosquées et leur muezzin ne viennent pas troubler cet instant privilégié, et pourtant cet homme fut un grand pourfendeur de religieux. C'est lui qui a fait de la Turquie l'état laïque qu'elle est devenue. Un des rares pays musulmans où état et religion sont séparés ce qui fait de la Turquie un état musulman et non pas un état islamique.

Souvent les Européens confondent Arabes et Musulmans. Les Turcs vous le diront, ils ne sont pas des Arabes, par contre les Turcs ont colonisé les Arabes sous l'empire ottoman, d'où une opposition, parfois assez farouche, entre colonisateurs et colonisés. Opposition qui est allée, jusqu'à des accords militaires secrets avec Israël. Les Turcs ne sont pas des Arabes mais tout simplement des musulmans.

La république a mis fin au califat, en 1924, en destituant le sultan et calife Mehmed V. Depuis, la religion musulmane sunnite n'a plus de "pape" et le pouvoir a été rendu aux imams. Mais Istanbul héberge un autre pape : le Patriarche des Orthodoxes. En effet, en 1453, après la prise de Constantinople aux Byzantins, le sultan Mehmet le Conquérant (illustration de droite) a laissé aux Grecs la liberté de leur culte et a accepté la présence du Patriarche dans ses murs. Aujourd'hui ce Patriarche ne règne plus que sur quelques milliers de fidèles orthodoxes à Istanbul mais aussi sur des millions en dehors des frontières turques. En fait, il semble que les Grecs veulent laisser le Patriarcat (photo de gauche) à Istanbul dans le quartier de Balat afin de marquer encore cette terre de leur présence comme s'ils pensaient revenir un jour. Pourrait-on concevoir le pape de Rome au Caire, à Damas ou à Téhéran ?

Mais jamais un peuple n'a rendu et conservé un hommage aussi grand à un homme, surtout 60 années encore après sa mort. Le portrait, le buste ou l'effigie d'Ataturk trônent ostensiblement, souvent vieillot, dans la plupart des échoppes turques. Et il est amusant de se faire couper les cheveux ou d'acheter son raki (alcool national) sous son œil narquois et vigilant. Il est non seulement le gardien de la laïcité turque mais aussi le gardien de la morale. D'ailleurs les écoliers turcs le savent bien : tous les lundis matin après la levée des couleurs et l'hymne national, ils récitent ensemble quelques proverbes de morale écrits par le "saint homme".

Toute la vie quotidienne turque est empreinte de ce dualisme qui affecte chaque turc : suivre les préceptes républicains et laïques de Mustapha Kémal ou écouter les sirènes religieuses des imams. Cette opposition semble faire régner un certain ordre moral où le respect des enfants et des vieillards est très important. Cette dualité est arrivée à son paroxysme en 1997 lorsqu'un islamiste a été nommé Premier Ministre mais l'armée, qui par le passé n'avait pas toujours respecté la démocratie, a laissé faire tout en appuyant de son pouvoir pour que la constitution soit respectée par les islamistes. Ataturk était issu des rangs militaires, il sauva la Turquie du grand désastre de l'invasion grecque en 1923. C'est pourquoi l'armée aujourd'hui a encore tant de pouvoir et se porte garante de la laïcité de la constitution.

Ataturk a su rendre aussi aux Turcs leur fierté nationale par la victoire de 1923 sur les Grecs, effaçant l'humiliation de la défaite de 1918 et du dépeçage de l'empire ottoman. Aussi voit-on souvent sur les frontons des bâtiments publics cette maxime du père de la nation : " Que je suis heureux d'être turc", slogan est souvent entendu aussi le lundi matin dans la cours des écoles, scandé avec force par les écoliers. Sans être nationaliste à outrance, il a redonné couleurs à l'identité turque.

Peu de peuples vénèrent autant et depuis si longtemps un homme avec tant de fidélité. Mao, Lénine, mais ce sont avant tout leurs idéologies qui furent respectées plus que l'homme. En Turquie le culte d'Ataturk reste autant attaché à sa personnalité qu'à ses idées.

Cet homme, qui soit dit en passant est mort d'une cirrhose du foie ce que peu de Turcs reconnaissent ou savent, était raffiné au possible. Grand amateur de femmes, il a su aussi leur donner très tôt le droit de vote, dix ans avant que le général De Gaulle le fasse en France. Etonnant pour un pays musulman où la religion place la femme à un autre étage. D'ailleurs, une femme : Tansu Ciller, fut quelques années Premier Ministre, encore un paradoxe de ce pays, chez nous Edith Cresson a eu moins de chance. L'utilisation de l'image de la femme, souvent dénudée, dans la quasi totalité de la presse est surprenante, aussi les Turcs croient volontiers que les femmes non musulmanes sont de moeurs légères. Ce qui peut créer de grands quiproquos parfois aussi il est demandé à la femme européenne touriste une certaine pudeur pour ne pas alimenter ce préjugé.

Ataturk a aussi eu le courage de donner des lettres de noblesse à la langue turque, en la "nationalisant" et en latinisant son alphabet mais aussi en remplaçant beaucoup de mots d'origine arabe par des mots turcs. Au passage, il a introduit 300 mots modernes d'origine française. Dans les rues s'affichent des mots tels que "kuafför", "dekorasion", "oto", "san-elise" qui, une fois lus par un francophone, deviennent : coiffeur, décoration, auto, Champ Elysées. Pourtant la langue turque est loin d'être compréhensible par un européen non averti. La langue turque est agglutinante c'est à dire que, tel un train avec sa locomotive et ses wagons, chaque substantif traîne derrière lui des informations comme la possession, la direction, etc... C'est une langue qui sait manipuler le suspens, comme l'allemand, il faut attendre la fin de la phrase pour trouver le verbe et enfin connaître l'action !

Quelques mots d'origine turque tels que : kiosque, divan, sofa décorent la langue française et aussi nous employons quelques expressions contenant le mot "Turc" :

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